Mauricette Tartampion

LES EMBARRAS D'UNE DÉMARCHE

CONTINUER SANS JAMAIS ÊTRE CERTAIN D’Y PARVENIR
Je me suis depuis bien longtemps attaché à la figure humaine, celle-ci m'apparaissant à l'usage comme la plus féconde en enseignements sur les mystères de la condition humaine, de cette énigme insondable posée par notre espèce, seule à se poser la question métaphysique de son être-au-monde, seule à pouvoir comprendre ce monde tout en s'y installant elle-même par la même occasion dans le rôle moteur décidant du tout. Nous autres, conscients du reste et de nous-mêmes dans ce Tout, nous lui donnons sa dimension de création hospitalière qui nous est dédiée. C'est ainsi que nous nous hissons parmi les puissances incommensurables recélées par la Nature, en inventant au passage la Bergerie dont nous avons la mission d’être les bergers attentifs et prévoyants.
Tout ceci vient de loin. Car il y a fallu moultes ruptures, et bien des drames.
Le milieu catholique dont je suis issu, déséquilibré par la présence en son sein d'un autiste, avait fini par se scléroser en circuit fermé. Tout questionnement existentiel était d'avance écrasé car résolu depuis toujours par la présence tutélaire d'un Seigneur omnipotent asséné comme la réponse unique, définitive, obligatoire et universelle à tous les mystères de la vie. Je ne supportais plus l'exigence de l’abdication de toute problématique personnelle, et, pour mon salut, je ne pouvais que chercher à fuir si je voulais pouvoir exister de manière autonome et avoir un certain droit à faire valoir mes points forts. Deux de mes frères, trop sensibles, trop intelligents et trop talentueux pour une telle contrition du talent personnel au profit du médiocre priant régnant, n'ont pas résisté à cette broyeuse des âmes. Ils accompagnent désormais leur père au pays des tombes. Et restent comme des ombres suspendues sur des blessures inguérissables.
Car, enfin, la vie c'est autre chose que cela ! Vivre, c'est quand même avoir un minimum de reconnaissance... Et c'est pouvoir faire donner ses points forts sans interdit ni discrédit...
Oui, c'est autre chose que cela ! Que ce gâchis de la personnalité par la bêtise ambiante ! Que ces stigmates emportés partout par-devers soi et qui vous pourrissent l'existence ! Vivre, c'est pouvoir trouver en soi la source jaillissante chargée d'irriguer la vie avec les eaux bienfaisantes de l'affirmation personnelle !
Et c'est pourquoi face à la gorgone divine chargée de nous dire et de nous poser au monde, j'ai fini par préférer interroger ce qui nous reflète le mieux, notre propre figure dans l’image que l’on peut s’en faire, au-travers des traits de notre visage chargés depuis toujours de faire valoir notre personnalité.
Car cette figure humaine dans la mesure où l’on peut la soupeser a pour moi valeur de nouveau tabernacle chargé d’héberger la sacralité ouverte devant nous par la hauteur de nos questionnements. C'est ainsi nous qui donnons des lois aux choses et celles-ci n'existent que dans la mesure où nous sommes capables de les concevoir ou de les voir. Nous sommes un flambeau dans la nuit des choses, une lumière qui les flattent en les épousant et qui leur donne leurs contours.
Mais, au niveau pictural, comment rendre tout cela ? Qu'est-ce que cela peut bien donner ? Où cela peut-il me mener ?
C'est à partir de ces interrogations, du fait de la complexité même de leur abord comme de leur maïtrise que j'ai louvoyé dans mes moyens sur la manière d'en rendre une moelle significative. Si moelle significative, effectivement, il y a.
Et donc, il y a bien longtemps maintenant, après bien des tâtonnements, au tournant des années 2000, j'avais cherché à explorer la voie des masques mais ce que j'ai obtenu ne m'a pas satisfait car il est parfois contraire de chercher à jongler formellement sur le visage humain afin d'en faire un masque et d'explorer en même temps la portée significative qu'on entend donner à celui-là comme révélateur des phénomènes sous-jacents à sa condition.
Déçu dans cette première voie, je me suis alors tourné vers le visage féminin, l'époque étant plutôt aux dames, pour auréoler ce dernier de ce que je n'avais pu dévoiler avec les masques, une certaine idée de la grandeur à accorder à la condition humaine et à la valeur de nos questionnements. De ce point de vue, étant donné son expressivité, le visage d'Isabelle Adjani m'avait semblé être un bon candidat pour ce genre de prestation. Mais Isabelle Adjani n'est pas la seule sur terre et on ne peut tout lui faire dire non plus.
D’autres ont donc suivi, choisies pour leur puissance expressive et la plupart du temps de manière anonyme. Mais enfin, si ces personnes portaient sur elles une certaine perfection plastique, on ne pouvait tout leur faire exprimer non plus car aux visages trop lisses correspondent souvent des vies qui le sont quelque peu aussi. Il n'est pas question de faire ici une apologie de la bobo-correction des personnes d’un certain monde bien aises avec elles-mêmes, mais de creuser un peu plus profond dans les réalités de l'existence sous ces vernis quelques peu inconsistants.
En effet, certaines choses réclament beaucoup plus de profondeur dans les expériences vêcues pour se donner à voir, pour qu'elles finissent par sculpter les traits de la personne avec la parure des ans chargée d'en retranscrire le sens dominant. Une parure qui ne ment pas, témoignant de vies rudes parfois mais malgré tout finalement très réussies et fixées en cette réussite dans les traits de la personne ainsi parée.
Des vies sensées, quoi !
Et donc tout un programme pictural en puissance !
C'est pourquoi je me suis tourné vers des visages d'anciens, mais pas n'importe lesquels, vers ces gueules inimitables que la vie, au fil des jours, a faites. Œuvres des jours vécus toujours supérieures esthétiquement aux visages trop trafiqués. Trouverai-je dans cette nouvelle matière pour mon inspiration, dans cette nouvelle approche, plus de consistance pour répondre à mes interrogations ?
Ainsi que chacun le sait, un visage buriné par la vie peut dire de façon immédiate toute la splendeur de cette dernière. Sous le bourrelet de la paupière pétille l'œil vif et le sourire chaud vient alors neutraliser la mer des rides pour faire claironner le chatoiement des sentiments qui fusent. L'empathie est là, le travail de transcription picturale peut suivre …
Je m'arrête là et pour le reste, on verra ce que cela peut donner.
Mauricette TARTAMPION
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Survol en image d'un parcours atypique

Première période au début des années 2000, les masques

J'ai essayé les masques, mais il y a une incompatibilité de fond entre la recherche purement formelle sur la figure humaine et la capacité que cette dernière peut avoir de faire comprendre par elle-même en son expressivité propre. Soit on la charcute pour en faire un ersatz perso, soit on essaye de l'interroger pour qu'elle nous dise des choses et de sa condition en elles. C'est l'un ou l'autre, le formel ou le signifiant, mais pas les deux.

Période intermédiaire, 2004, la barbe amovible

Barbe en poil à gratter. Ce bonhomme a des convictions lui imposant le port de la barbe, mais certains mollahs d'une laïcité à l'ouverture d'esprit douteuse lui font des misères à propos de son appendice pileux. C'est pourquoi, il l'a muni d'une braguette permettant de l'ôter en cas de nécessité, pour avoir la paix, et de la remettre quand c'est possible, c'est-à-dire quand on est à nouveau en droit de s'affirmer à sa convenance, tel que l'on est. Ma grand-mère avait un chapeau qui ne la quittait jamais, cet homme a une barbe qui peut le quitter en temps utile.

Les débuts laborieux de la conquête du visage féminin

On apprend comme on peut et mon apprentissage perso s'est attaqué à Isabelle Adjani, du fait de son hyper-expressivité et de ses capacités hors normes de la métamorphose de soi. Mes fantasmes de l'époque en ont profité pour défiler au pas cadencé des coups de crayon libérateurs.
Se libérer d'une emprise demande parfois du temps...
Changement de cible. Même traitement qui sent fort son laborieux dans l'usage que l'on peut faire d'une femme.
Tant qu'à faire, tant qu'on ne s'est pas libéré l'ampleur des perspectives de l'abrutissement latent provoqué par les neuroleptiques, ça peut durer longtemps ...

La tentation de la pol-pol

En panne au milieu du gué conduisant à une rive moins marquée par les traumatismes du passé. Certaines choses sont d'autant plus difficiles à assumer qu'elles se sont toujours heurtées aux mêmes dénis permanents de ceux voulant chasser le handicap hors de leurs vies.

2015, l'année choc

2015 : année commencée dans le sang et finie de même. De Charlie au Bataclan, l'électrochoc a été terrible. La folie croyante, quand elle en arrive à prendre ses vessies pour le phare devant éclairer le monde glisse vite au crime systématique et à la barbarie infecte.

Dire de l'essence humaine par le visage féminin

Un retour apparent comme un adieu. Je laisse la Mam'zelle tranquille et vais pêcher en d'autres eaux. c'est le ressenti de la condition humaine que je cherche, pas une icône fossilisée dans une certaine apparence.
Après la Dame brune, quelques blondeurs... J'avais osé la Transfiguration au Féminin, avec une voix céleste rappelant que Celle-ci est "ma fille" pour ne pas me perdre dans les dédales d'une pensée masculine de plus en plus récusée par ces Dames.
Découverte impromptue d'un style plus sobre
Je poursuis sur le même filon.
Celle-ci généralement plaît.
Le chant du cygne de la femme, pourrait-on dire ! Avant de s'attaquer à d'autres perspectives. Plus de poids des ans, moins de poids du système pileux de ces Dames.

La parure des ans

Changement de cap, changement de paradigme de la recherche, et mise sur la Cap Nord pour retrouver certains solitaires hors normes. Le poids du regard pour commencer
Il s'est nettement rasé le visage et, du coup, fait personnalité plus propre et plus lisse. C'et le bon père sur qui l'on peut pousser.
Certains rides sont avides de vie.